Marianne avait bondi courageusement de son rocher
pour examiner de plus près la fissure par laquelle s’échappait
l’étrange fumée blanchâtre.
Elle s’approcha encore un peu, puis plissa
les yeux pour tenter d’apercevoir l’intérieur
de l’ellipse. Avant même de pouvoir fournir quelle
qu’information que ce soit aux autres, elle s’effondra
face contre sol.
Paul-Émile se rua héroïquement
sur sa nièce pour lui porter secours. Il retourna précautionneusement
le corps élancé de la jeune fille, puis grimaça
d’incompréhension : Marianne était prise
d’étranges soubresauts.
Il pensa d’abord qu’elle convulsait.
« Marianne! Marianne, qu’est-ce
que tu as vu? », s’informa-t-il, affolé.
En guise de réponse, Marianne se prit
le ventre à deux mains et éclata d’un grand
rire insolent.
Paul-Émile la prit par les épaules
et la secoua légèrement : « Parle,
Marianne, il faut que tu nous racontes ce que tu as vu! »
Marianne roula sur le côté et s’esclaffa
de plus bel.
Paul-Émile le prit personnel et sortit
un miroir de sa poche pour s’assurer qu’elle ne se
moquait pas de son allure. Rassuré, il remit l’objet
en place en pensa : « Cette jeune fille est
vraiment d’une grande effronterie. Il faudra que je parle à ma
sœur de ses méthodes d’éducation ».
N’écoutant que sa bravoure, Pélé ne
vit qu’une chose à faire : il se leva et alla
examiner lui-même la fissure. Il plissa les yeux à son
tour pour les protéger de la fumée, puis tomba presqu’aussitôt
sur le sol.
Mylène, inquiète pour son père,
accouru et s’agenouilla près de lui en le fixant de
ses grands yeux bleus. « Papa, qu’est-ce qu’il
y a? Papa! Papa! »
Paul-Émile, couché à plat
ventre, frappait le sol de ses poings en riant à gorge déployée.
Mylène jeta un coup d’œil furtif autour d’elle
et lui murmura à l’oreille: « Papa,
relève-toi. Tout le monde nous regarde, tu as l’air
ridicule et ça me rend mal à l’aise. »
Un petit attroupement animé par la curiosité se
forma près de la fissure. Il y eut bousculade et dans un éclat
général, Margot, Régis, Brigitte et Ken se
plièrent d’hilarité.
Geneviève accourut avec un mouchoir sur
le nez et lança un avertissement formel : « Éloignez-vous,
c’est un gaz hilarant! Ne perdez pas de temps, c’est
très volatil! »
-Un quoi? S’écria Peter,
incrédule.
-Un gaz hilarant. Tu ne vois donc pas qu’ils
sont plusieurs à l’avoir respiré? S’énerva
Geneviève de sa douce voix fort peu menaçante.
Devant le verdict de sa cousine, Peter saisit
par le bras son fils aîné, qui jusque là bougonnait
qu’il avait faim et que les hot dogs étaient longs à cuire
et l’attira près de la fumée blanche : « Allez
mon grand, respire un bon coup et fais-moi le plaisir de changer
d’air! »
Il suffit de quelques secondes pour qu’Alexandre
se détende et retrouve un air joyeux qui satisfit apparemment
son père.
« P’pa! » s’exclama-t-il
avant de s’esclaffer à son tour, viens voir ça,
c’est…hihihi…full…spatial….hihihihi! » l’invita
Alex en faisant de grands gestes incohérents.
« ÇA SUFFIT! » s’époumona Carmène
en plaçant les mains en porte-voix.
Le spectacle hilarant était d’une
grande désolation. Autour de la fissure se trouvaient ceux
qui avaient respiré le gaz, quelques curieux et les adultes
affolés.
Alors que la belle Sarah tentait de se faufiler
parmi l’attroupement pour aller prendre sa bouffée
de gaieté, sa mère la retint par le collet d’une
main ferme qui l’étonna elle-même : « Holà! Reviens
ici jeune fille! PAS QUESTION de t’y aventurer! »
-Mais m’man! Tout le monde l’a
fait! Je veux juste… »
-ON NE DISCUTE PAS!
Constatant que la situation devenait intenable
et surtout, que l’on ne pouvait se fier ni sur l’autorité d’une
Margot qui dansait la macarena avec un enthousiasme délirant,
ni sur une Jennifer euphorique courant dans l’herbe en imitant
une chèvre effrayée, Carmène se hissa sur
les épaules de Gaston et s’écria : « J’AI
DIT QUE ÇA SUFFISAIT! Bonté divine, il faut
bien que quelqu’un prenne les choses en main! »
Ceux qui n’étaient pas sous l’effet
du gaz se tournèrent vers Carmène, qui venait de
se déclarer maîtresse de la situation.
« Voilà ce qu’on
va faire : nous allons d’abord former des équipes
pour éloigner tout le monde de l’œuf. Gaétan,
va avec Benoît. Luc, tu fais équipe avec Jasmin. Papa,
va retrouver Paul. Surtout, pensez à ne pas respirer le
gaz! »
Les équipes allèrent bon train
pour éloigner de l’œuf toute personne ayant
respiré la fumée blanche ou tentant sournoisement
d’y accéder.
Au moment où un territoire de sécurité fût
délimité, Buster accourut près de l’œuf
en jappant près de la fissure. En quelques secondes, le
pauvre cabot se retrouva à se rouler dans l’herbe
en poussant des hurlements stridents qui déconcertèrent
sa maîtresse.
Un craquement sourd se fit entendre et la fumée
blanchâtre se dissipait de plus bel, atteignant de ce fait
ceux qui avaient été épargnés jusque
là. Carmène n’y échappa guère.
Elle tendit la main et appela doucement la chèvre égarée
pour la nourrir d’une poignée d’herbe fraîchement
cueillie.
Autour de L’œuf, on ne
distinguait plus rien. Des membres de la famille épars tentaient
de prononcer quelques mots entre les tressaillements dus au bonheur
artificiel.
On en avait oublié qu’une menace
planait.
Le silence revint graduellement, la visibilité également.
Sur le sol, des dizaines de corps jonchaient, la rate vraisemblablement
bien dilatée.
Chacun vérifia qu’il ne manquât
personne de son entourage.
Une voix inquiète perça le silence : « Maman?
Mélo? Mamaaan?!! »
David paniqua et chercha son grand frère
pour lui signifier sa détresse. Des regards balayèrent
les environs à la recherche de Sylvie et Mélodie.
Rien.
Un sentiment commun de honte dû au plaisir éphémère
habitait chacun des membres de la famille.
Les regards se tournèrent vers L’œuf,
qui n’était plus qu’un amas de coquilles brisées.
Stéphanie s’en approcha lentement et plongea la main
dans les décombres.
Les objets qu’elle en sortit suffirent à faire
naître de sérieux soupçons. En se retournant,
elle laissa tomber sur le sol deux masques à gaz.
« Là! Regardez! » Tout
le monde se tourna vers Marie-Christine, qui jusque là se
faisait discrète.
« Sur le sol… » murmura-t-elle
le souffle coupé par la peur en pointant du doigt de curieuses
traces de pas menant au sous-bois.
Un frisson de terreur parcouru toutes les colonnes
vertébrales présentes.
Il fallait réagir. Et vite. |